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«Prendre l’air est notre métier», rencontre avec Sylvain Tesson et Daniel du Lac

Un récit immersif de Pauline Boulet pour découvrir sous un nouvel angle les aventures escarpées de Sylvain Tesson, écrivain et Daniel Du Lac, guide de haute montagne.

17 Juillet 2023

Alpinisme

2023 © PETZL Distribution - Daniel Du Lac

- Du Lac, tu fous quoi ?
- Je fais mon sac, mon chéri.

Chaussures de ski aux pieds, Sylvain Tesson, le plus célèbre des écrivains voyageurs français contemporains, s’impatiente dans le couloir d’une résidence cossue de Val d’Isère. Il est 14 heures et la pluie tombe sans discontinuer à 1800 mètres d’altitude. À quelques mètres, agenouillé devant son sac à dos, Daniel du Lac, guide de haute montagne et grimpeur virtuose, tente d’y glisser ses affaires à la hâte. Si la bouteille de champagne Ruinart est mise à l’abri, la tasse en fer blanc et les couteaux (de ski) n’auront d’autre choix que de bringuebaler à l’extérieur. Voilà quinze ans que du Lac parcourt les montagnes du monde avec Sylvain Tesson. « On s’est rencontrés en 2006, raconte ce dernier. C’était à l’occasion du festival Les Écrans de l’aventure, organisé par la Guilde Européenne du Raid.  Daniel présentait son film Le Désert vertical, qui raconte sa libération en escalade libre de la voie "Harmattan Rodeo" au Mali. Moi, je faisais le présentateur ».  

 

Deux esthètes encordés 

Sulfureux, Tesson l’est aussi. Rétif par nature, il agace autant qu’il suscite l’admiration. L’amour des grands espaces et le goût de l’exploration le lient à du Lac depuis leur rencontre. « On s’est bien aimés, poursuit Tesson. Je trouvais que Daniel détonnait par rapport à tous ces alpinistes qui sont toujours très sérieux. Il avait une fantaisie qui me plaisait beaucoup ». « Cette année-là, j’ai reçu le prix du meilleur réalisateur, rebondit du Lac, et l’euphorie nous a gagnés. On a fêté ça avec les autres festivaliers, c’était la première fois que je rencontrais Sylvain. J’ai apprécié son intérêt pour ce que les gens font et sa fine connaissance de l’histoire de l’alpinisme ». À l’issue de l’évènement, les deux compères prévoient de s’encorder ensemble. « La magie a opéré, se souvient le guide. Notre cordée est née dans une voie des Calanques où l’on s’est découvert un esthétisme commun. Depuis, on n’a pas arrêté de grimper ensemble ». « Il s’agit d’une relation d’amitié très forte mais finalement très ordinaire : deux amis se rencontrent, se reconnaissent et vivent des choses extraordinaires ensemble », résume Tesson.

                       

L’extraordinaire, ce sont les voyages et les ascensions, du clocher de l’église de Val d’Isère sous le regard des étoiles à l’Aiguille d’Étretat éclaboussée d’écume, en passant par la Grèce, le massif du Mont-Blanc, les Dolomites… L’ordinaire, c’est la répétition des mêmes gestes, éternel recommencement qui consiste l’été à enfiler un baudrier, serrer des prises, faire des nœuds et surveiller le bout de la corde ; l’hiver à coller des peaux, chausser des skis, mettre un pied devant l’autre et recommencer. Ensemble. 

 

2023 © PETZL Distribution - Daniel Du Lac

 

D’égal à égal

15 heures. Le ciel touche toujours la terre. Du Lac et Tesson montent dans la télécabine. Au sommet, il faudra basculer plein sud dans la neige lourde et gonflée d’humidité pour rejoindre le refuge du Fond des Fours. C’est une cabane qu’ils connaissent bien : en 2018, c’est là que s’est terminée leur première étape de la traversée des Alpes. Pendant quatre ans, au rythme de deux à cinq semaines par hiver, leurs skis les ont portés de Menton à Trieste. Le dernier ouvrage de Sylvain Tesson, Blanc, raconte leur épopée.

 

Dans le brouillard du présent, leur complémentarité saute aux yeux. L’un parle autant que l’autre écoute. Du Lac est taiseux, réfléchi mais prompt à répondre aux questions qu’on lui pose. Tesson s’amuse plutôt à les reformuler, soucieux de précision et assurément plus habitué à l’exercice de l’entretien. En montagne, du Lac mène la danse. Il guide. C’est son métier, depuis 2003. Et Tesson lui embraye le pas. « Partout, je suivais du Lac », écrit-il dans Blanc. Mais où s’arrête l’amitié et où commence la relation entre un guide et son client ? Comment s’articulent ces deux réalités ?  « J’apporterai un bémol à la manière dont vous posez la question, corrige Tesson. Je militerai volontiers pour que l’on trouve un autre nom pour qualifier la relation qui lie un guide à son compagnon de cordée… Il y a mille autres manières de dire les choses. C’est dommage de parler d’un client car ça nous ramène au plus vieux métier du monde et ça réduit ce métier si beau, qui consiste à accomplir le rêve, à une dimension commerciale ». « On s’est rencontrés dans l’amitié, approuve du Lac. Par la suite, Sylvain m’a demandé de le guider en professionnel pour certaines sorties et on s’est alors entendus pour une relation mercantile et pécuniaire. Mais j’ai toujours détesté le mot "client"… Je préfère les mots utilisés par les guides avec les personnes qu’ils accompagnaient jusqu’au début du XXe siècle : voyageur, compagnon, élève. Il y a une admiration réciproque dans cette relation ».

 

La journée avance et les choucas s’amusent avec le vent. Sur les skis, Daniel du Lac et Sylvain Tesson n’échangent que peu de mots. Le premier donne les consignes sans ambages, le second exécute et fait parfois un peu de poésie. « Je soupçonne les marins de se dire en voyant toute cette neige : "Un jour, elle sera à nous" », déclame-t-il après quelques virages. L’habitude de grimper et glisser ensemble les a conduits à cette confiance tacite. Lorsque s’en vient l’heure de la pause, l’un ou l’autre procède à la cérémonie du thé : ouvrir le thermos, observer la fumée qui tourbillonne et se délecter de la chaleur simple du breuvage. Au menu ce jour : le thé à la grenadine, une recette spéciale de Sylvain Tesson.

 

2023 © PETZL Distribution - Daniel Du Lac

 

Être(s) libre(s)

Longtemps, ils ont eu en commun de faire passer le loisir et le plaisir avant les responsabilités. « On a beaucoup vécu dans une espèce d’enfance prolongée, décrit Tesson, animés d’un principe d’irresponsabilité qui fait que vous pouvez partir dans la montagne au lieu de vous occuper de votre avenir ». Pourtant, le réel n’est jamais loin. Dans Blanc, les semaines s’écoulent hors du monde mais finissent toujours par ramener les alpinistes à la maison. Soulagés mais mélancoliques, ils aspirent dès lors à reprendre la route.

 

« On a l’impression que les lois de l’administration publique ne dépassent pas Bourg-Saint-Maurice, observe Tesson. Avec l’altitude, on assiste à une dissolution de la loi administrative de régulation des masses. C’est comme l’oxygène, ça se dissout quand on monte ». Serait-ce ce qui les tire et les attire vers le haut ? « Bien sûr, répond du Lac. On va chercher un espace de liberté qui est anormalement peu règlementé. Livrés à nous-mêmes, on peut s’y amuser ». Un principe fondateur guide leurs frasques : « ne pas nuire, ne pas subir », martèle Tesson.

 

Avec emphase, l’écrivain poursuit et s’emporte contre le système étatique, trop restrictif pour ceux qui, comme du Lac et lui, rêvent d’un horizon illimité. « Nous vivons dans des villes où il faut ordonner, réguler, s’anime-t-il. Le bureaucrate est à sa place, nous sommes à la nôtre. Nous foutons le camp. Prendre l’air est notre métier, moi par l’écriture, lui par le guide, et nous vivons notre liberté là où il y a encore des interstices ouverts ». Tesson annonce un avenir dans lequel des parapets auront été installés sur les arêtes et « des escaliers mécaniques en haut de toutes les montagnes ». D’ici là, il est encore temps de mettre les peaux et de rejoindre le refuge du Fond des Fours.

 

2023 © PETZL Distribution - Daniel Du Lac

 

La mécanique de l’habitude

Il fait bon, tout à coup. L’humidité est restée à la porte, des randonneurs chuchotent au coin du poêle et on entend les rires des gardiennes qui animent la cuisine. Tesson sort une petite pochette de cuir poli qui protège une rangée de cigares. « Un Churchill pour toi, un arménien pour moi », annonce-t-il. « Tu es fou ! », s’exclame du Lac. Ils sont attentionnés l’un envers l’autre, sans jamais verser dans la tendresse. « Il y a un équilibre entre nous, explique du Lac. Par exemple, quand on arrive en refuge, c’est systématiquement Sylvain qui met le feu en route ». Autrement dit, chacun s’appuie sur les compétences de l’autre. « Dans l’armée, on dit que la fonction prime le grade, appuie Tesson. Je suis le plus vieux mais la fonction de du Lac, sa compétence, son génie de la trace, son art de la neige, sa connaissance des chemins et son intelligence animale de la montagne prime sur tout. J’obéis ».  En retour, du Lac assure : « Quand je suis avec Sylvain, je sais que tout va bien se passer ». Les verres s’entrechoquent et célèbrent la joie d’être réunis. La fumée des cigares se mêle au gris vaporeux des nuages. La nuit va bientôt tomber. 


Comme Daniel, de nombreux athlètes du Team Petzl partagent régulièrement leurs aventures avec la communauté.
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Article rédigé par Pauline Boulet. 

 

2023 © PETZL Distribution - Daniel Du Lac

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