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Mont-Blanc : comment limiter les accidents dans le couloir du Goûter ?

De 1990 à 2011, 74 personnes ont perdu la vie et 180 ont été blessées dans le couloir du Goûter sur la voie normale du mont Blanc. Présentant un danger objectif fort, l’itinéraire du Goûter propage une mauvaise image de l’alpinisme. Il n’y a pas de fatalité à déplorer autant d’accidents. La Fondation Petzl souhaite éveiller les consciences et ouvrir la réflexion. Les études que nous avons lancées permettent de délivrer un message plus clair sur les dangers de la voie normale.

SEPTEMBRE 2014  •  SÉCURITÉ



Éboulements de blocs de pierres dans le Couloir du Goûter

Carte d’identité

  • Partenaires soutenus : Projet initié et conduit par la Fondation Petzl
  • Localisation : Haute Savoie, France
  • Type de projet : Prévention des accidents
  • Soutien : Financement de trois études, accidentologie, chutes de pierres et solutions, ainsi qu’une forte implication de la Fondation pour un total de 136 000 €
  • Etudes : Accidentologie, Chutes de pierre et Solutions

Les dangers d’une voie normale

La Fondation Petzl propose une contribution pour améliorer la sécurité dans le couloir du Goûter, sur la voie normale du mont Blanc. Des études ont été réalisées pour éviter les accidents dans ce couloir très exposé aux chutes de pierres.

Le couloir du gouter photographié durant l’été 2011

La Fondation Petzl s’est engagée dans une réflexion sur les accès au mont Blanc, l'un des sommets les plus attractifs au monde.  Avec une fréquentation d’environ 35 000 visiteurs par an, la question des conditions d'accès et de sécurité se pose.

Situé entre le refuge de Tête-Rousse (74 places, 3 167 m) et le refuge du Goûter (120 places, 3 835 m), ce couloir est depuis longtemps reconnu comme dangereux. L’exposition élevée de ce passage a été confirmé par deux études commandées par la Fondation Petzl ( accidentologie et chute de blocs). Parfois appelé le « couloir de la mort », il est particulièrement délicat en pleine saison estivale, car il est balayé par de fréquentes chutes de pierres. Or, la plupart des prétendants au sommet, alpinistes chevronnés ou non, empruntent ce passage incontournable de la voie normale.

Localisation du couloir du Goûter

«Le mont Blanc est l’un des  sommets le plus fréquenté au monde et son accès impose une réflexion. Faire en sorte que moins d’accidents se produisent, c’est  une action de prévention. Bien sûr le risque zéro n’existe pas puisque le couloir ne représente qu’une petite partie de l’ascension ! Mais entre deux refuges, sur un itinéraire mondialement connu et très parcouru, nous pouvons envisager une amélioration de la sécurité » souligne Paul Petzl.

Avant projet de sécurisation du couloir

Il est important de bien dissocier la question de la difficulté d’un itinéraire et de ses dangers. La contribution de la Fondation ne vise pas à rendre plus facile l’accès par cet itinéraire, mais à limiter l’exposition aux dangers objectifs qui conduisent à trop de drames.

Montée du couloir

D’importants dispositifs sont déjà mis en place pour la sécurité : informations disponibles (bulletins météo, topos, plaquette d’information...), encadrement par des guides de haute montagne, secours performants, mais aussi des câbles dans le couloir et sur la dernière partie de l’arête du Goûter, ainsi que des balises de cheminement sur le dôme du Goûter.

La Fondation Petzl a souhaité apporter une contribution sur les possibilités d’amélioration des conditions de sécurité dans ce passage clé. Une étude technique a été menée par le cabinet MEIGE et une équipe d’experts*, s’appuyant sur l’accidentologie, la hausse de fréquentation des alpinistes tentant l’ascension, l’évolution du climat, la topographie du site, les chutes de blocs…

Des solutions ont été proposées pour un aménagement le plus minimaliste possible sur la partie la plus exposée à des dangers objectifs. Divers projets ont été envisagés et étudiés : 

  • purge de la paroi et ancrages,
  • protection par des filets ou un ouvrage en béton armé,
  • galerie,
  • passerelle himalayenne.

 Une réflexion partagée

 En 2010, la Fondation Petzl a présenté aux professionnels de la montagne ces premières propositions.  L’ensemble des acteurs déjà rencontrés semble d’accord sur la nécessité de trouver une solution pour limiter la dangerosité du passage sans porter atteinte à la valeur du site et sans faciliter son accès.

Au cours de cette indispensable concertation, les guides ont présenté des photographies prouvant la présence de blocs de très grande taille (50 tonnes) en sommet du couloir. Ces documents ont permis de préciser les trajectoires et les énergies des chutes, en mettant en évidence qu’une passerelle située à 25 m de hauteur pouvait être touché par 3 % des blocs ce qui n’est pas admissible. Il serait possible techniquement de construire une passerelle à 35 m hauteur, mais cela serait incompatible avec la préservation du site.

Notre contribution s’oriente donc vers l’étude d’une galerie de faible diamètre (2 m), considéré comme totalement viable et adapté. D’autres pistes doivent toutefois être explorées : recherche d’un itinéraire moins exposé entre les refuges de Tête Rousse et du Goûter, meilleure connaissance de la fréquentation sur les deux voies normales (Chamonix et Saint Gervais), amélioration de l’information sur les dangers du couloir, …

 * Les experts du dossier : Didier Lemaréchal, expert gérant de MEIGE et chef de projet, ingénieur géotechnicien, s’est entouré de plusieurs ingénieurs, dont un spécialiste des structures en câbles, un spécialiste du CEMAGREF (avalanches), un ingénieur environnement du bureau d’études Karum pour la faisabilité environnementale (faune/flore, intégration paysagère) et un ingénieur gérant d’Alpes Études.

A noter : 4 voies « classiques »  accèdent au mont Blanc : la voie de Saint-Gervais en passant par le couloir du Goûter , la voie des Grands Mulets, les 3 monts depuis Chamonix  (Tacul, mont Maudit et mont Blanc) et la voie Italienne nommée voie du Pape.

L’accidentologie dans le couloir du Goûter

Le Peloton de Gendarmerie de Haute Montagne de Chamonix et la Fondation Petzl ont étudié les opérations de secours organisés entre 1990 et 2011 sur l'itinéraire du glacier de Tête Rousse au refuge du Goûter. Cette étude menée en collaboration vise à mieux connaître la réalité des accidents survenus .

La traversée du couloir du Goûter en septembre 2013.
La traversée du couloir du Goûter en septembre 2013.

De 1990 à 2011, les registres de la gendarmerie permettent d’identifier 291 personnes secourues, à l’occasion de 256 accidents, ayant causé 74 morts et 180 blessés. En dépit de fortes variations interannuelles, le nombre de victimes semble stable sur le long terme : plus de 3 morts et 8 blessés en moyenne par an, voire en légère augmentation dans la dernière décennie si on le rapporte à la fréquentation des deux refuges situés sur cet itinéraire.

La localisation des accidents n’est pas possible de façon précise dans près d’un secours sur cinq (18 %). En revanche, on peut localiser avec certitude 38 % des victimes dans les 100 mètres de la seule traversée du couloir, et 28 % dans les 550 m de l’arête située à l’aplomb de l’ancien refuge du Goûter. Par extrapolation des localisations incertaines, on peut estimer qu’environ la moitié des accidents ont lieu dans la seule traversée .

L’étude détaillée des procès verbaux de renseignement administratif permet de connaître plus précisément les circonstances des drames et les victimes. Les dévissages apparaissent comme la première cause des accidents (49 %), devant les chutes de pierre (30 %), en précisant que beaucoup de dévissages résultent aussi d’une chute de pierre, sans que cela soit enregistré.

Schema des causes et origines des accidents sur le couloir du gouter Schema des causes et origines des accidents sur le couloir du gouter

Les victimes sont très largement masculines (81 %), d’un âge mûr (39 ans de moyenne), d’origines très variées (27 pays représentés, et en premier lieu nos voisins), et une majorité d’entre-elles n’étaient pas encordées. Les accidents ont lieu essentiellement à la mi-journée et un peu plus souvent à la descente. Les amateurs sont de loin les plus nombreux parmi les victimes, au rang desquels on trouve aussi des clients (11 %) et quelques professionnels. 

Conclusions

Malgré une part d’inconnue ou d’incertitude, l’étude des accidents dans les deux dernières décennies établit une dangerosité particulière de la traversée du couloir du Goûter, un véritable "point noir". Elle montre aussi l’intérêt de mener une réflexion sur l’itinéraire dans son ensemble, en prenant également en compte l’arête rocheuse située entre la traversée du couloir et l’aiguille du Goûter.


Extrait de l'étude sur l'accidentologie dans le couloir du Goûter.

Suivi et analyse des chutes de pierres dans le couloir

La société d'ingénierie géotechnique, Alpes Ingé, a réalisé durant l'été 2011 une étude statistique des chutes de blocs et de la fréquentation dans le couloir du Goûter, sur la voie principale d’accès au mont Blanc. Les observations permettent d’évaluer à environ un millier les alpinistes confrontés de près ou de loin à une chute de blocs, sur les 17 000 passages estimés. Des facteurs aggravant ou réduisant le risque sont aussi identifiés. Mieux informés, les alpinistes pourront mieux gérer les risques.

L'étude s’étend du lundi 20 juin au dimanche 18 septembre 2011, ce qui couvre la majeure partie de la période estivale. Pendant cette période, nous avons passé 42 jours sur le terrain, soit 46 % de temps de présence.
Cette étude statistique fait suite à l’étude de sécurisation de la traversée du couloir du Goûter, réalisée par le bureau d’ingénierie MEIGE en février 2011 et a pour objectif :
• d’une part de préciser l’aléa de chutes de pierres et de blocs,
• et d’autre part d’étudier les risques qui en découlent compte tenu de la fréquentation du site.

Sur la période d’observation, nous avons enregistré :

  • Un total de 754 événements « chutes de blocs » :
    • dont 251 avec un seul bloc mobilisé au cours de l’événement (33 %),
    • 140 avec 2 à 5 blocs (19 %),
    • et 363 avec plus de 5 blocs (48 %).
  • 75 % des chutes de blocs se produisent entre 10h et 16h30 :
    • les heures les plus critiques se situent entre 11h et 13h30 (34 % des événements observés),
    • mais les chutes de blocs restent importantes tout le long de la journée ;
    • dans la tranche horaire la plus critique, entre 11h et 11h30, on observe un événement "chute de blocs" toutes les 17 minutes.

schéma : analyse des chutes de blocs © Fondation Petzl

L’enneigement du couloir n’a pas d’incidence sur la fréquence des chutes de blocs, mais il a une influence directe sur le nombre de blocs entraînés au cours d’une même chute et sur les hauteurs en rebond. Nous constatons une réduction importante des chutes de blocs quand la température est négative. La corrélation est nettement moins évidente quand la température devient positive, une température positive élevée n’étant pas forcément synonyme de chutes de blocs plus fréquentes qu’une température positive plus basse.

Nous constatons également que les chutes de blocs sont plus nombreuses quand l’humidité de l’air est faible (moins de 50 %). A contrario, le nombre de chutes de blocs diminue par temps humide. Une faible humidité de l’air étant généralement synonyme de beau temps et de fonte importante liée au rayonnement solaire, cela signifie que les chutes de blocs sont plus nombreuses quand il fait beau.

traversée du couloir du Goûter en hiver traversée du couloir du Goûter en été
La physionomie du couloir du Goûter peut changer en fonction des conditions climatiques. Les étés secs (à droite) sont plus propices aux chutes de pierres.

  • Sur la période d’observation, nous avons enregistré :
    un total de 5 928 passages, dont 2 537 dans le sens de la montée (43 %) et 3 391 dans le sens de la descente (57 %) ;
  • Sur l’ensemble de l’été, nous avons estimé :
    le nombre total de passages entre 17 000 et 17 500, dont 7 300 à 7 500 dans le sens de la montée, et 9 700 à 10 000 dans le sens de la descente.
  • La fréquentation du site reste faible avant 8h30 :
    • 76 % des passages se font entre 9h et 15h, et 40 % entre 11h30 et 14h ;
    • dans la tranche horaire la plus fréquentée, entre 12h30 et 13h, on observe le passage d’une personne toutes les 105 secondes.

Nous avons dénombré les personnes en situation difficile, c'est-à-dire les personnes qui se trouvaient dans le couloir au moment d’une chute de blocs et qui auraient pu être ou ont été touchées par des blocs. À quelques exceptions près, ce nombre est directement lié au nombre de chutes de blocs observés. Sur la période d’observation, nous avons enregistré un total de 363 personnes en situation difficile, soit environ 6 % du nombre total de passages, avec des pourcentages variant de 15 à 40 % durant les 5 journées les plus dangereuses.

En extrapolant le pourcentage moyen constaté durant la période d’observation à l’ensemble de la saison, on peut estimer que durant l’été 2011 environ un millier de personnes ont été confrontées à une chute de blocs dans la traversée du couloir. Dans la tranche horaire la plus critique, entre 12h 30 et 13h, on observe une personne en situation difficile toutes les 21 minutes.

file d'attente pour le passage du couloir du gooûter
Une file d'attente pour le passage du couloir. Par conditions sèches, le couloir du Goûter est davantage
soumis aux chutes de pierres.

Rappelons que notre étude est basée sur une analyse statistique partielle des observations effectuées pendant nos 42 jours de présence sur le terrain. Les résultats sont à prendre avec prudence. Ils permettent cependant de donner un ordre de grandeur des chutes de blocs et de la fréquentation du site.

Conclusions

Au final, la régularité et l’ampleur des chutes de blocs observés confirment l’existence d’un danger objectif fort dans la traversée du couloir du Goûter.  :

  • Les chutes de blocs peuvent se produire à tout moment de la journée ou de la saison, mais on observe de fortes variations liées aux conditions météorologiques.
  • Les périodes les moins exposées aux chutes de blocs correspondent aux périodes les plus froides de la journée et de la saison, avec des températures négatives et un ensoleillement faible (temps couvert).
  • Les périodes les plus exposées correspondent au contraire aux périodes les plus ensoleillées de la journée et de la saison, avec des températures positives et un air sec (humidité < 50 %). Ces périodes correspondent généralement aux plus fortes affluences dans le couloir.

Picto PDF Consulter ou télécharger l’étude sur l’aléa de chutes de blocs.

Quelles solutions pour réduire le danger objectif ?

Face aux dangers du couloir du Goûter, il n’y a pas de solution facile. La priorité doit aller à l’information et la prévention. Mais on ne peut exclure d’autres moyens pour réduire le risque : envisager un nouvel itinéraire, aménager des abris ou une galerie piétonne dans la traversée du couloir.

Vue 3D du couloir : topographie des lieux et trajectoires des blocs sur le couloir Pour engager le débat de manière concrète, la Fondation a fait étudier plusieurs solutions imaginées par différents acteurs.

Séduisante, l’idée d’une passerelle himalayenne s’avère inadaptée, à cause de la hauteur des chutes de blocs. L’idée d’une petite galerie piétonne, suggérée par les guides de Saint-Gervais, permettrait une protection durable, sans dénaturer la course et avec un impact limité pour l’environnement. Mais elle représente des travaux importants et fait l’objet de débats.

Les mesures à rechercher pour rendre l’itinéraire moins dangereux ne devront en aucun cas le rendre plus facile techniquement, ou tromper les candidats sur l’engagement physique et mental que requiert l’ensemble de cette course. L’ensemble de l’itinéraire doit être pris en compte dans la réflexion et la recherche de solutions.

Vue 3D : topographie des lieux et trajectoires
des blocs de pierres sur le couloir

Picto PDF Consulter ou télécharger l’évaluation des solutions pour réduire les dangers objectifs sur l’itinéraire du Goûter.

Réussir le Mont Blanc : une affaire d'alpinistes !

La Coordination Montagne et la Fondation Petzl ont lancé en 2012 une campagne d’information à destination des candidats au « toit des Alpes ». Conseils et informations pratiques sont présentés dans un dépliant traduit en 10 langues.

En mai 2014, la Chamoniarde et la Coordination Montagne, avec le soutien de la Fondation Petzl, ont lancé le site Internet www.climbing-mont-blanc.com  qui prolonge cette campagne d’information.

Téléchargez le dépliant de cette campagne : le document est lisible sur un format A4, mais il sera plus lisible au format A3.

Vous pouvez également télécharger ce dépliant en 9 autres langues :

Couverture brochure "Réussir le Mont Blanc, une affaire d'alpinistes"


Pour la Fondation Petzl, ces actions de prévention complètent les études  accidentologie, chutes de pierre et solutions menées pour mieux connaître les dangers de la voie normale et rechercher des solutions pour réduire le risque dans le couloir du Goûter.

Visionner la campagne :

Points de vue et tribunes

En soutenant des projets d’intérêt général, la Fondation Petzl agit pour le bien commun de nos communautés. Afin de réduire le risque dans le couloir du Goûter, nous souhaitons

  • Apporter des éléments objectifs pour nourrir les réflexions.
  • Favoriser une prise de conscience.
  • Défendre le beau risque, pas la roulette russe.
  • Promouvoir la réduction du risque objectif, sans dénaturer la montagne.
  • Réfléchir sur la base de solutions concrètes.
  • Catalyser les énergies et construire un consensus.

Notre engagement se traduit aussi par des prises de position dans la presse ou dans des conférences.


/fondation/corporate-solutions-pdf-picto.jpg?v=1 Voir le point de vue de Paul Petzl page 28 « Rencontres citoyennes de la montagne 2012 »
/fondation/corporate-solutions-pdf-picto.jpg?v=1 Tribune de Paul Petzl dans « Montagnes du monde 2013 »
/fondation/corporate-solutions-pdf-picto.jpg?v=1 Tribune de la Fondation Petzl dans « Montagnes du monde 2014 »
La Fondation Petzl au journal de 20h00 sur TF1 (9 août 2014)

Article réactualisé en septembre 2014


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