Sébastien Constant nous raconte l'ouverture du Bûcher des Vanités, la première voie ouverte dans la face nord du Pharilapcha-Machermo, au Népal. Un rêve vieux de 7 ans enfin réalisé, avec Jérôme Mercader...
Pharilapcha-Machermo (6017 m)
- Ascension de la face sud-ouest par The Bridge of Lost Desires (380 m, grade V, D) le 18 novembre 2003 depuis un camp 1 à 5200 m, 12h00 aller-retour.
- Première ascension de la face nord, avec l'ouverture de la voie Le Bûcher des Vanités (970 m, grade VI, ED-) du 23 au 25 novembre 2003.
Kyajo Ri (6186 m)
Répétition de la voie de 2002 (arête S-W, 500 m, grade V, D) le 13 novembre 2003 en 15h30 aller-retour depuis le camp 1 (5080 m), sans effectuer de camp 2.

C'est une longue romance qui a commencé en 1996 lors de mon premier séjour dans le Khumbu. J'ai vu les 1000m de la face nord du Pharilapcha-Machermo s'élever dans le ciel et j'ai de suite flashé, mais il n'etait pas ouvert aux expés. C'est chose faite depuis peu, la première ascension "officielle" s'est faite fin avril 2003 par le versant S-W (350m, D). Une chose est sûre : le versant nord attendait toujours son premier flirt. C'est un beau cadeau pour nos 7 ans de liaison... La maîtresse du Pharilapcha-Machermo m'a enfin convié à venir enlacer ses courbes délicates. Avec Jérôme nous avons pu nous frayer un chemin dans un système de goulottes et sacrifier notre soif d'ivresse sur Le Bûcher des Vanités.
Poids minimal, engagement maximal...

Au total : 27 longueurs en trois jours et 2 nuits en paroi sous une micro tente. Une nuit à 5670 m (mi-paroi), après avoir franchi deux des quatre murs. Une autre à 5960 m (sous l'arête sommitale). Sommet le 3e jour. La voie finit par une belle arête aérienne. 360° sur tout le Khumbu.
On a réalisé cette ascension en technique très légère. Le mois de novembre est réputé pour son beau temps mais aussi pour son grand froid, aussi les combinaisons en duvets ne nous ont pas quitté... 3 jours de bouffe, un matelas, un duvet, une tente de 1 kg (proto Triple Zéro). Au total des sacs de 8 kg qui offrent la possibilité d'aller vite mais sans matos pour équiper une éventuelle retraite (pas de spits, 6 pitons dont 3 en titane, 5 friends et des coinceurs, 5 broches, pas plus). Un engagement certain qui maintient une certaine tension jusqu'au bout.
Nous avons été assez chanceux car lors des deux bivouacs nous avons trouvé à chaque fois une vire de neige puis une vire de glace pour se poser. Les nuits sont longues et rudement froides à cette saison et mieux vaut être bien installé.

En fait, c'était une expé très simple. Seulement deux sacs de 35 kg, deux porteurs. Une approche depuis le village de Lukla que nous avions rejoint en avion.
Ensuite 5 jours de marche. Nous avons posé nos valises dans un lodge au village de Machermo (4400 m).
Cela voulait dire pour nous plus de confort qu'un camp de base classique et moins de logistique à gérer. Le Kyajo Ri (6186 m) nous a servi de sommet d'acclimatation.
Avant de partir en voyage dans le versant nord, nous avons décidé de repérer le versant sud-ouest du Pharilapcha-Machermo pour y trouver une voie de descente. Nous avons rejoint le pied de la face nord en une journée depuis ce village. Puis nous avons commencé l'escalade sans faire de camp au pied et en espérant pouvoir monter assez haut le premier jour. La tension nerveuse ne nous a plus quittés pendant les 3 jours qu'a duré cette envolée. Beaucoup de longueurs dures à protéger vu la qualité de la neige, et le froid qui nous observait du haut des cimes.
Le vertige du sommet

Le deuxième soir nous avons rebivouaqué à une heure du sommet, à près de 6000 m, sur une vire de glace qu'il a fallu tailler pendant près d'une heure avant de pouvoir prétendre au repos. Le lendemain nous avons posé nos fesses sur le sommet constitué d'une belle arête de neige.
Ensuite la descente pour rejoindre le glacier et le retour qui n'en finit plus de rejoindre le village de Machermo. Les rêves de bons petits plats plein la tête, le ventre qui se creuse et les jambes lourdes pour seuls compagnons d'infortune. Quatre jours après notre départ, nous voici de retour, pleins d'une joie intérieure qui va distiller pendant encore des mois, un émoi profond et une joie qui me rend si léger.
Ce style très très light, quasi dépouillé me plaît bien. Tu ne peux pas faire demi-tour, renoncer. Tu es obligé d'aller jusqu'au bout de ta démarche. C'est alors impossible de tricher avec la montagne. Une relation à la loyale qui te laisse une chance certes, mais qui sanctionne durement l'erreur de tactique. La confiance en soi et dans la cordée est la clé pour trouver le bon cheminement vers le haut.
Pourquoi Le bûcher des vanités ?
En expé je pars toujours avec une pile de bouquins. Je prends d'ailleurs souvent des titres de livres pour baptiser mes voies. Pour cette expé il y avait dans ma besace Le Bûcher des Vanités (Tom Wolfe, 1989), un énorme pavé de près de 900 pages, qui raconte la réussite puis la chute d'un jeune golden boy dans la ville de New York. Toutes les facettes de notre société y sont passées à la loupe, y compris et surtout les plus viles et les plus sordides. Dans le destin vaniteux de ce gars résonne un peu de nous tous, un peu de notre propre ambition. Ce livre met le doigt de manière pertinente sur ce qui pousse certains vers la réussite à tout prix. En voulant trop on finit par s'oublier et on devient vaniteux, opportuniste...
Et je finis ce bouquin quelques jours avant de partir dans la face nord, conquis par la prose et l'enchaînement rocambolesque de cette histoire. Alors le nom me vient naturellement : nous avons tous notre part de vanité, notre part d'ombre, et j'aime bien penser, avec une certaine auto-dérision, que je le suis parfois en voulant chercher la reconnaissance à travers mes réalisations.
Vidéo Alpinisme - "Le Bûcher des Vanités"
La vidéo de l'expédition de Sébastien Constant & Jérôme Mercader, qui ont réalisé la première ascension de la face Nord du sommet népalais : le Pharilapcha - Machermo (6017m), Nepal. Alpine Style...
Le Bûcher des Vanités est dédié à tous les mecs qui se croient au-dessus et qui un jour ou l'autre tombent de l'autre côté, aussi vite et parfois aussi sournoisement qu'ils avaient atteint la cime. Leur soif de grandeur les ayant trompé sur la fin de l'histoire. Peut-être serais-je le prochain ? Mais dans tous les cas je veux en avoir conscience, être lucide quant à ce qui me pousse profondément à faire ça. C'est pour cela que mon histoire a mis sept années à mûrir. C'est pour cela que j'ai toujours pris une certaine distance par apport à la commercialisation à tout prix de ce genre d'expé. Les choses tu les fais avant tout pour toi. Si au retour tu peux les partager c'est bien ; mais c'est seulement un plus, pas un moyen d'enrichissement. C'est aussi pour cela que j'essaye d'être fidèle à l'esprit dans lequel je fais ces voyages. A mon sens l'esprit d'une aventure est bien plus important que son résultat. Le style léger, sans soutien logistique, que j'adopte me permet d'être plus modeste et plus humble face à la montagne. Alors "voyage léger ou ne voyage pas !"
"Le plus simplement vous réalisez les choses et plus riche en devient l'expérience" (Steve House)






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