Philippe Batoux revient de Géorgie de Sud. Il nous raconte son expédition et nous rapporte quelques photos.

"La Géorgie du Sud est une île subantarctique située 1500 km au Sud Est de la terre de Feu. D'une taille comparable à la Corse, c'est une île montagne : il faut l'imaginer comme un massif alpin émergeant de l'océan avec d'immenses glaciers se jetant dans la mer.

A cette latitude et compte tenu des vents extrêmes qui soufflent dans ces régions, la végétation est réduite à quelques herbes et lichens. Les montagnes couvrent la totalité le l'île. Le Mont Paget culmine à 2933 mètres, son imposante face sud de plus de 2000 mètres se jette dans la mer ; un objectif qui aurait été exceptionnel si la face n'avait pas été rayée de barres de séracs.

Shackleton, précurseur malgré lui

C'est sur cette île que s'est terminée la plus fantastique aventure polaire. Sir Ernest Shackleton, au terme d'une épopée de deux ans, après le naufrage de son navire l'Endurance et une traversée de 1000 miles en chaloupe, a accosté sur la cote sud à King Hakkon Bay. En 36 heures il a traversé l'île, avec un équipement minimal, sans carte, franchissant cols et glaciers tourmentés pour rejoindre la base baleinière de Stromness. Là où tout le monde le pensait mort, il a pu affréter un bateau pour aller récupérer tout son équipage sain et sauf, resté sur l'île de l'Eléphant.

La Géorgie du Sud fait partie du Royaume Uni. Elle est revendiquée par l'Argentine, comme tout le croissant de 10° qui part du pole. Elle a été le théâtre d'un conflit entre ces deux pays en 1982. Aujourd'hui une équipe d'une dizaine de scientifiques britanniques réside sur l'île. Ils étudient la faune et en particulier les poissons afin de définir des quotas de pêche.

Isabelle est souvent venue naviguer dans ces eaux là. C'est son jardin secret ; l'endroit qu'elle apprécie particulièrement. Elle a ressenti une certaine frustration de ne pas pouvoir s'aventurer à l'intérieur de l'île, n'étant pas assez expérimentée en alpinisme pour cela. Il lui fallait rencontrer des alpinistes. Le bateau d'Isabelle compte 6 places, et 3 marins confirmés sont nécessaires pour le faire naviguer : Tristan Guyon, le Bouffy (un marin breton pur souche), et Agnès Lapeyre, bricoleuse de génie.

Il restait 3 places pour des grimpeurs : Lionel Daudet (alias Dod), Manu Cauchy (alias Docteur Vertical) et moi-même. Notre projet est double : traverser l'île dans sa plus grande longueur, et gravir au passage les plus esthétiques sommets que nous rencontrerons.

Alpinistes d'eau douce

Le 26 octobre, nous quittons Ushuaia. Ada2, le bateau, est surchargé : 3 mois de vivre, 700 litres de gasoil, 300 litres d'eau... Direction le Cap Horn, puis on tourne à gauche... A la sortie du canal de Beagle, la mer se creuse : 3 mètres, puis 4, puis plus... Nos estomacs se retournent. Le vent forcit tout en étant très irrégulier en direction et en puissance. Une rafale plus forte casse la bôme ! Il faut affaler la grande voile en pleine tempête avant qu'elle ne se déchire plus. Il faut réparer. Nous nous déroutons vers les Malouines. 36 heures d'escale réparatrice à Port Stanley et nous repartons. La mer est moins chaotique. Six jours de navigation et nous arrivons enfin à Grytviken. Enfin la terre ferme.

Une belle météo est annoncée. Ada2 nous dépose sur le glacier Nordenslojrk. Une dépose irréelle. Le zodiac chemine au milieu des glaçons, la plage est habitée par des centaines d'éléphants de mer, des manchots et quelques otaries. Incroyable de chausser ses skis au milieu de ces animaux que j'avais seulement vu à la télé jusqu'à présent. Direction le Mont Paget

Le 16 novembre nous quittons la tente sous la neige. Yan, notre routeur, nous a promis une mer de nuages vers 1500 mètres. Nous grimpons une variante de la voie autrichienne de 1998. Le sommet est un ensemble de formations de neige sculpté par les vents monstrueux. Nous dominons la mer de nuages d'où sortent quelques sommets. Plein sud nous imaginons l'antarctique et la Terre de la Reine Maud.

Otarieland

Le lendemain nous grimpons le Pic Sheridan, un sommet vierge baptisé par les anglais en l'honneur du libérateur de la Géorgie du Sud, le major Guy Sheridan. C'est lui qui était à la tête des 50 marines anglais qui ont fait prisonniers les 90 envahisseurs argentins en 1982. On a du mal à imaginer une guerre dans un tel sanctuaire. Après l'ascension d'un sommet que nous pensions vierge et non nommé, nous partons pour Elsehul, point de départ de la traversée de l'île.

L'accostage est difficile : des milliers d'otaries occupent la plage, les mâles les plus forts sont en première ligne. Chacun défend son territoire. Nous sommes terrorisés à l'idée de se faire croquer par leurs canines. Nous optons pour la technique légère (fast and light) : pas de matériel de bivouac, juste quelques barres. Cela permet d'aller vite mais il faut que tout se passe bien et que le bateau puisse nous récupérer. Les étapes s'enchaînent :

  • Elshul Right Whale Bay,
  • Sunset Fjord,
  • Sea Leopard fjord,
  • Possession Bay.

Pause alpinisme au pieds des Tridents, où nous ouvrons une belle arête au Worsley. Puis nous continuons en autonomie avec des pulkas.

D'une côte à l'autre

Nous donnons rendez-vous aux marins sur la cote sud à Helland Bay. Les parties les plus dangereuses restent les arrivées sur les plages. Notre technique se perfectionne : Manu est devant frappant des casseroles l'une contre l'autre, Dod et moi collés derrière Manu défendons chacun un flanc, repoussant tant bien que mal les otaries les plus agressives avec nos bâtons de skis. Telle la tortue romaine nous errons au milieu des hordes de pitbulls. Plusieurs fois des canines acérées claqueront à quelques centimètres de nos mollets.

Les paysages sont incroyablement différents d'une côte à l'autre : le sud est beaucoup plus alpin et encore plus sauvage. Tellement sauvage qu'il est même souvent déserté par les animaux. La cote nord est sensiblement plus accueillante, c'est là que nous avons traversé d'immenses manchotières : un million de manchots royaux à Salisbury plain ! Ou encore quasiment marché sur des éléphants de mer à Harpon Bay. La carte nous réserve des surprises : des falaises non indiquées qu'il faudra désescalader, des chaos de glace et des bras de mer qu'il faudra contourner...

Après un peu de beau temps, beaucoup de mauvais temps et de vent, et 11 jours de traversée répartis sur un mois, nous atteignons le sud de la Géorgie à Larsen Habour. Nous avons vu tant de sommets majeurs à gravir qu'il faudrait des dizaines d'expéditions pour en venir à bout! Nos yeux scintilleront longtemps de tous les merveilleux endroits que nous avons traversés."

Philippe Batoux
 

Photos © Georgia Sat


 

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